Depuis deux mois, Donald Trump a multiplié les initiatives, les déclarations et les décisions à l'échelle domestique comme à l'échelle internationale. Les analystes tentent de trouver un sens à tout cela, et divergent dans leurs interprétations. Mais une chose est sûre : les réactions sont négatives partout dans le monde – sauf au Kremlin. Donald Trump et ses amis semblent vouloir saper tout ce qui a fait le succès des Etats-Unis – leadership global, diversité, primat du droit, innovation – et confirmer les clichés qui alimentent depuis longtemps l’anti-américanisme.

Depuis l'investiture de Donald Trump, les analystes se perdent en conjectures pour comprendre ses décisions. Cinq récits dominent les débats.
Cinq récits pour expliquer Trump II
Le récit du chaos voit en Donald Trump un populiste un peu confus, qui prend ses décisions au gré de ses humeurs et de ses intérêts financiers, règle ses comptes avec quiconque lui déplaît, et surestime ses talents de stratège et de négociateur. Il ne faudrait donc pas chercher une rationalité globale à ses décisions et déclarations, qui seraient avant tout les lubies d’un histrion en roue libre, auquel plus personne à la Maison blanche n’ose tenir tête.
Le récit du plan considère que, par-delà les provocations qui font le sel du personnage, Donald Trump a une stratégie précise destinée à libérer les énergies de l’économie américaine, à secouer un État fédéral ankylosé, et à régler les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. L’action iconoclaste de l’administration Trump provoquera certes quelques dégâts à court terme, mais le pays – ou, du moins, ses 1% de citoyens les plus fortunés – en sortira gagnant d’ici quelques mois, comme il l'avait fait pendant son premier mandat.
Le récit du millénarisme part du principe que Donald Trump, JD Vance, leurs amis et leurs maîtres à penser sont perdus dans des divagations apocalyptiques libertariennes et asociales, et qu’ils sont décidés à engendrer une zizanie planétaire dans l’attente d’un événement salvateur et mystique dont eux seuls seraient informés. Cette vision funeste du monde est entretenue par les complotistes qui les inspirent – Steve Bannon, Michael Flynn, Alex Jones – qui promettent d’en finir avec le Deep State et préparent l'avènement d'un nouvel âge d’or aux contours mystérieux.

Le récit de l’agent russe fait valoir que l’influence du Kremlin est une clé de compréhension essentielle du comportement erratique de Donald Trump. Chacun a entendu la théorie selon laquelle les leaders russes « tiendraient » Donald Trump depuis les années 1980, ou l’auraient retourné. Cela expliquerait le revirement complet du Président américain sur l’Ukraine et sur le système d’alliances des Etats-Unis. Certains vont plus loin, et estiment – je cite les termes d’un ami bien informé de la vie politique américaine, qui ne mâche pas ses mots – que « Trump exécute un plan dont les Russes rêvent de longue date pour rendre les États-Unis pauvres, isolés, faibles et stupides ».

Le récit du fasciste voit dans Donald Trump un autocrate en devenir, tel le Charles Lindbergh du roman de Philip Roth « Le Complot contre l’Amérique ». Son action serait un peu brouillonne – notamment afin de distraire ses opposants, les juges et les médias – mais, considérée dans son ensemble, elle viserait à faire des Etats-Unis un État autoritaire, débarrassé des pesanteurs de la démocratie et de l’État de droit, et à mettre au pas tous les opposants à ce projet.
L’histoire tranchera. Mais les résultats des deux premiers mois de mandat de Donald Trump semblent remettre en cause les quatre éléments qui faisaient des Etats-Unis la première puissance mondiale.
Les quatre piliers de la prospérité américaine
Le leadership global
Bien que les Etats-Unis ne comptent que 4,25% de la population de la planète, leur leadership global, économique, militaire, culturel, technologique et politique est sans équivalent.
Cependant, le pays est en train de se brouiller avec l’ensemble de ses alliés et passe désormais les plats à son ennemi de toujours, la Russie. L’Union européenne, le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie sont contraints de réviser leurs alliances commerciales et militaires, et leurs stratégies de sécurité et de défense. Les pays du sud, privés de l’US Aid et frappés comme ceux du nord de droits de douane arbitraires, sont incités à adhérer au récit du "Sud Global" que la Russie et la Chine promeuvent depuis vingt ans pour contester l’hégémonie de l’Occident, et tout particulièrement celle des Etats-Unis.
Par ailleurs, en se ralliant au panache jaune de Donald Trump, les patrons des sociétés américaines les plus innovantes et les plus prospères ont déclenché un mouvement de boycott d’une ampleur inédite. Les 7,5 milliards de consommateurs non-américains ont compris qu'ils peuvent se passer des produits et services des Etats-Unis et décider de commercer entre eux. A Washington, la menace a d'abord fait sourire, mais les "7 magnifiques", principales entreprises américaines de la Tech, connaissent aujourd'hui un trou d’air boursier, et les commandes de Tesla et de F35 sont remises en question partout dans le monde.

E pluribus unum
Les Etats-Unis sont un pays fondé sur la notion de diversité : diversité des treize Colonies originelles, qui s'étaient rebellées contre la domination de la Grande-Bretagne, diversité aussi d'une société qui rassemble des personnes dont les origines, les croyances et les conditions sont des plus variées, mais qui sont toutes unies dans leur attachement aux institutions et au rêve américain.
Toutefois, dès son investiture, Donald Trump s’en est pris à l’État Providence et au système de santé. Ils n’ont jamais été particulièrement généreux et efficaces, mais les restrictions budgétaires vont avoir des effets dévastateurs pour les citoyens les moins aisés et vont rapidement créer de profondes tensions sociales. Les coupes claires opérées par Elon Musk dans les programmes et les administrations fédérales ne feront qu’envenimer les choses, et l'on peut déjà mesurer l'impact de tout cela sur l'opinion publique.

Donald Trump a aussi porté un coup d'arrêt à la politique "DEI" - diversity, equality and inclusion - qui était centrale sous le mandat de Joe Biden. Cette politique visait à promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations envers divers groupes minoritaires (LGBT+, personnes de couleur, handicapés…). Le revirement des autorités américaines à ce sujet, qui dénoncent chaque jour les dérives du « wokisme », a eu des effets immédiats sur les multinationales et Hollywood, qui ont largement abandonné cet objectif et les éléments d’évaluation qui les accompagnaient. Si le mouvement "DEI" a parfois manqué de nuance, le rejet radical par Donald Trump et ses comparses du concept de société multiculturelle, et leur haine obsessionnelle des personnes homosexuelles ou trans, effacent soixante-dix ans d’histoire américaine en faveur de la défense des droits civiques.
Enfin, en faisant la chasse aux immigrés illégaux, et en traitant tous les étrangers comme des suspects, l’administration Trump s’en prend à l’essence de la société américaine, qui – Amérindiens mis à part – n’est composée que d’immigrés et de leurs descendants. Cela va aussi pénaliser des secteurs entiers de l’économie (construction, agriculture, industrie lourde, services…) qui n’offrent pas des salaires acceptables pour des citoyens américains, et bénéficiaient d’un avantage concurrentiel décisif en disposant d’une main d’œuvre docile et bon marché.
Le primat du droit
Les Etats-Unis sont un pays fondé sur le droit à bien des égards, qu'il s'agisse du caractère quasiment sacré de la Constitution, de l'importance accordée aux droits des citoyens, de la centralité du système judiciaire ou encore de l'omniprésence des hommes de loi dans les relations sociales et économiques. Depuis l'investiture de Donald Trump, cette tradition est pourtant battue en brèche à un double titre.
La liberté d'expression, d'abord. Les Etats-Unis sont la patrie des droits individuels et de la liberté de pensée et de parole. Dans ce pays, il est possible de tout dire et de tout écrire – pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Cette liberté a en effet nourri la créativité de ses romanciers, philosophes, élus, musiciens, cinéastes, humoristes... Mais, désormais, les leaders américains, pourtant champions autoproclamés de la libre expression décomplexée, entendent faire taire tous ceux qui critiquent leurs actions et leurs propos, et museler les médias.
L'autorité des juges, ensuite. Lorsque le leader d’un régime démocratique commence à prendre des libertés avec les institutions et l’État de droit, les juges sont en première ligne pour le rappeler à l’ordre. Un responsable politique, quelle que soit sa popularité et le soutien dont il bénéficie dans la population, ne doit en effet pas pouvoir remettre en cause les règles fondamentales relatives à l’organisation politique et sociale d'un pays. Pourtant, depuis son investiture, Donald Trump développe une conception très personnelle de la constitution américaine et multiplie les décisions contraire au droit. Certains juges s'y sont opposés, mais désormais le président exige de la Cour suprême qu’elle les mette au pas et conteste le principe même de l'indépendance de la justice.
La science
Le gouvernement fédéral s’attaque aussi à ce qui a toujours été l’atout majeur des Etats-Unis : ses universités et ses laboratoires, qui attirent les cerveaux du monde entier, dominent la recherche internationale et ont nourri le leadership technologique du pays. En faisant des savants des ennemis, en supprimant les financements de toutes les recherches comportant l’un des 120 mots-clés honnis par Donald Trump, en s’en prenant plus largement au savoir et à l’éducation, en affirmant la supériorité de la Bible sur la science, le président américain sabote ce qui a permis à son pays d’assoir une domination économique insolente et d'exercer son leadership sur les nouvelles technologies.
Ce rejet de la science est particulièrement sensible pour tout ce qui a trait à la défense de l'environnement. Les Américains, qui sont historiquement les plus gros pollueurs de la planète et ont développé le mode de vie le moins écologique qui soit, ont en effet renoncé à toute ambition en la matière. L’heure est à la dérégulation, à l’exploitation de toutes les énergies fossiles disponibles – aux Etats-Unis ou ailleurs – sans considération pour l’environnement et le destin du monde, et à l’arrêt de toutes les recherches relatives à la pollution et au changement climatique.

Une stratégie qui nourrit l’anti-américanisme ?
On peut certes relativiser les deux premiers mois du mandat de Donald Trump. Affirmer que son action doit s’évaluer sur le moyen terme et considérer que les gens s’émeuvent un peu vite de quelques coups d’éclat d’un leader qui a besoin d’attention et a soif de revanche sur l’administration Biden. Il faut aussi distinguer les citoyens américains de leurs leaders, rappeler que seuls 30% des électeurs ont voté pour Trump, et que beaucoup parmi eux n’ont pas voulu tout cela. Il faut aussi anticiper une possible défaite électorale des Républicains aux « midterms » de 2026. En somme, Donald Trump, JD Vance et Elon Musk ne sont pas les Etats-Unis.
Il reste que les dégâts causés à l’image du pays sont profonds et sans doute durables, car les décisions et provocations du président et de ses amis viennent réactiver des stéréotypes établis de longue date. En effet, ils confortent avec une opiniâtreté surprenante tous les clichés qui nourrissent l’anti-américanisme, très présent dans certaines familles politiques et certaines régions du monde. Ce courant de pensée, qui décrit les Etats-Unis comme une nation égoïste, vorace, brutale, bigote et irresponsable, connaît un regain inattendu. Les leaders américains sont non seulement en train de porter atteinte aux piliers de la prospérité de leur pays, mais aussi d'inciter le reste du monde à faire sans les Etats-Unis – qu'il s'agisse de commerce, de culture ou de sécurité.
Olivier Costa
